Auteur : Nenad Krstić

 

1.1. Cadre général introductif

QUELQUES REMARQUES SUR  L’HISTOIRE DE LA LANGUE SERBE

Le vieux slave, la langue de tous les Slaves, fut la langue écrite des Serbes jusqu’à la fin du XIe - début du XIIe siècle, époque où le serbe-slave, dit aussi rédaction serbe du vieux slave, remplace le vieux slave et devient la langue écrite officielle des Serbes. Le peuple, cependant, parlait la langue populaire. Nous avons donc, à l'époque, d'une part le serbe-slave, langue écrite, et de l'autre, la langue populaire, parlée par le peuple. Cette langue écrite, le serbe-slave, se basait sur le vieux slave (structure, syntaxe, lexique), mais il possédait un certain nombre de mots venus du serbe populaire.

Le serbe-slave fut la langue écrite (et officielle) des Serbes jusqu’à la première moitié du XVIIIe siècle, ou plus exactement jusqu’en 1726, date où, à Sremski Karlovci,[1] sous la direction d’un professeur russe, Maxime Suvorov, est ouverte l’Ecole des Slaves. Cette date, 1726, est la date à laquelle le russe-slave remplace le serbe-slave, et devient la langue écrite (et officielle) des Serbes. Bien entendu, le russe-slave, qui était la rédaction russe du vieux slave, était incompréhensible pour la plupart des Serbes qui parlaient le serbe populaire, à l'exception de clercs et de quelques seigneurs.

Vers la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, le slave-serbe remplace progressivement le russe-slave et devient la langue écrite. Cette langue, le slave-serbe, était formé des éléments des langues suivantes : serbe populaire, russe, russe-slave et serbe-slave. Cette langue était la langue des grands écrivains serbes à l’époque: Zaharije Orphelin, Dositej Obradović, Joakim Vujić et les autres, et elle était assez compréhensible pour beaucoup de Serbes.

Enfin, dans la première moitié du XIXe siècle, avec l’apparition des œuvres de Vuk Karadžić[2], et surtout de son Dictionnaire serbe (1818), commence la grande réforme de la langue serbe (l'introduction de la langue populaire dans la langue écrite), qui s’achève dans la seconde moitié de ce siècle, lorsque tous les écrivains serbes, et l’Etat serbe, acceptent cette réforme.

Quant à la graphie, aujourd’hui, le serbe possède deux alphabets: le cyrillique et le latin.

Il faut signaler aussi que la langue officielle de l’Église Orthodoxe Serbe reste le russe-slave, appelée aussi slave ecclésiastique.

Le croate et le bosnien possèdent un seul alphabet : le latin.

1.1.1. Quel est le premier texte traduit ?

Les débuts de la traduction chez les Slaves, Croates et Bosniaques correspondent au temps de la constitution de l’Église. Cyrille, surnommé le Philosophe (827-869), et son frère Méthode (825-885), deux apôtres slaves, ont traduit la Bible et la liturgie grecque en vieux slave, et les Serbes ont adapté ces traductions en rédaction serbe du vieux slave, le serbe-slave. Mais c’est Evergetidski tipik (La constitution de l’Église orthodoxe) qui est le premier texte traduit en serbe-slave (Sibinović 1990: 20-22).

On peut ajouter encore un texte qui a une importance exceptionnelle pour la culture des peuples slaves. Il s’agit de L'Évangile de Miroslav.

L'Évangile de Miroslav, manuscrit datant de la fin du XIIe siècle (entre les années 1180 et 1191) est représentatif d'un groupe de manuscrits enluminés dont l'iconographie et le style particuliers résultent de la fusion d'éléments occidentaux (Italie) et orientaux (Byzance). Ce texte serbe est écrit par deux Grecs, Varsameleon et Gligorije (Grigorije). Il constitue l'un des plus importants témoignages des échanges d'influences artistiques entre l'Orient et l'Occident. L'Évangile de Miroslav présente une structure liturgique et marque une étape importante dans le développement de l'orthographe alors en usage dans la région de Raška, dont l'importance dépasse le cadre de la Serbie médiévale. Ce précieux document, écrit en slave ecclésiastique, en alphabet cyrillique, sur parchemin à dorures, est dans un état de conservation presque parfait et atteste du pouvoir qui était conféré aux princes chrétiens des Balkans à la fin du XIIe siècle. Son style, qui mêle des influences occidentales et orientales, en fait un manuscrit unique en son genre dans la région ainsi que dans le monde. La beauté et le caractère unique de l'Évangile de Miroslav exerceront par la suite une influence sur d'autres manuscrits de la région ainsi que dans toute l'Europe médiévale. Ce manuscrit constitue le document le plus précieux et le plus important du patrimoine culturel de la Serbie.

1.1.2. À quelle époque commence-t-on à traduire les textes religieux dans votre langue ?

On commence à traduire les textes sacrés en vieux slave au IXe siècle, mais en serbe-slave les premières traductions ne sont faites qu'à partir du XIIe siècle.

1.1.3. Date de la première traduction intégrale de la Bible ?

La première traduction intégrale de la Bible apparaît au IXe siècle en vieux slave. En 1831, à Buda, apparaît la traduction du Nouveau Testament et de l’Ancien Testament en dialecte chtokavien dans la variante ikavienne. Cette traduction est considérée comme la première traduction de la Bible chez les Croates. La première traduction du Nouveau Testament en serbe contemporain apparaît en 1847, et de l’Ancien Testament en 1866.

 

1.2. La pratique de la traduction

Qui traduit ?

1.2.1. Qui sont les traducteurs (formation, langue maternelle, statut social, quelles sont leurs conditions de travail ? Sont-ils reconnus en tant que traducteurs, s’agit-il de leur activité principale ? Etc.) ?

Le premier traducteur serbe a été Rastko Nemanjić  (saint Sava, 1169-1236), fils du prince serbe Etienne Nemanjić, fondateur de la dynastie des Nemanjić. Rastko Nemanjić et ses disciples (quelques clercs et seigneurs) traduisaient en rédaction serbe du vieux slave (le serbe-slave) dans des conditions de travails assez favorables. Malheureusement, toutes ces traductions écrites en langue officielle à l’époque, le serbe-slave, étaient incompréhensibles pour la plupart des Serbes (Mladenović 1989 : 16-18). La même situation régnait chez les Croates et les Bosniaques. Rastko Nemanjić est le seul qui soit aujourd’hui reconnu en tant que traducteur, tandis que ses disciples sont oubliés. Bien entendu, la traduction n’était pas l’activité principale de Rastko Nemanjić. Devenu saint (sous le nom de saint Sava), Rastko Nemanjić est considéré comme le fondateur de l’Église Orthodoxe Serbe (1219).

Que traduit-on ?

1.2.2. Quels types de textes religieux traduit-on ?

Evergetidski tipik (La Constitution de l’Église orthodoxe) est le premier texte religieux traduit en serbe-slave. Les autres traductions de textes sacrés sont Nomokanon et Zakonopravilo (décrets et règles concernant la foi et la discipline religieuse) et des textes semblables (Petrović 1995: 18).

1.2.3. Traduit-on à la même époque des textes profanes ?

À la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle, les Serbes et les autres Slaves du Sud (Croates, Bosniaques) ne traduisent pas encore des textes profanes (Krstić 2001 : 42-44).

Comment traduit-on ?

1.2.4. À partir de quel texte-source ?

Les traducteurs traduisent à partir des textes originaux.

1.2.5. De quelle(s) langue(s) traduit-on ?

Ils traduisent de la langue grecque.

1.2.6. Passe-t-on par une langue relais ?

Non.

1.2.7. Si oui, celle-ci est-elle orale ou écrite ?

1.2.8. Les traducteurs privilégient-ils un mode de traduire littéral pour les textes sacrés ?

Comme la plupart des traducteurs en Europe au moyen âge, les traducteurs en Serbie, Croatie et Bosnie ont pour méthode principale la traduction littérale (Krstić 2001 : 42-44).

1.2.9. Comment justifient-ils leur pratique ?

La traduction littérale est, selon ces traducteurs, la traduction la plus proche du texte original (Krstić 2001 : 44-46).

1.2.10. Si on traduit aussi des textes profanes à la même époque, a-t-on le même mode de traduire ?

Les traductions de textes profanes en langue serbe-slave apparaissent vers la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle, donc environ un siècle plus tard. La traduction littérale reste toutefois la méthode principale de traduction à l'écrit.

 

1.3. Le rôle culturel de la traduction

La traduction et la langue

1.3.1. Statut de la langue écrite à l’époque (existe-t-il une norme unique pour cette langue ? Coexistence éventuelle avec d’autres langues ? )

La langue écrite était, à l’époque, le serbe-slave, rédaction serbe du vieux slave. Cette langue, qui avait une norme unifiée, était aussi la langue officielle de l’Église orthodoxe serbe. Sa structure était celle du vieux slave et elle ressemblait beaucoup au russe-slave, c’est-à-dire à la rédaction russe du vieux slave (Mladenović 1989 : 75-82).[3]

1.3.2. Quel est le rôle de ces traductions dans le développement de la langue littéraire ?

Ces traducteurs (Saint Sava et ses disciples), qui n’étaient pas nombreux, n’avaient pas pour but le développement de la langue littéraire. Selon eux, le serbe-slave était la rédaction serbe du vieux slave et, comme telle, il fallait la garder. Cette tendance a duré jusqu’à la première moitié du XVIIIe siècle, plus exactement jusqu’en 1726, moment où le russe-slave, c'est-à-dire la rédaction russe du vieux slave, remplace le serbe-slave et devient la langue écrite et officielle  (Mladenović 1989 : 75-82).

1.3.3. Quelles sont les grandes phases de retraduction des textes religieux en fonction de l’évolution de la langue ?

La première grande phase de retraduction des textes religieux en fonction de l’évolution de la langue est la première moitié du XVIIIe siècle, quand le russe-slave remplace le serbe-slave ; la deuxième grande phase est la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, quand le slave-serbe remplace progressivement le russe-slave et devient la langue écrite. Cette langue, le slave- serbe, était formée d'éléments issus des langues suivantes : serbe populaire, russe, russe-slave et serbe-slave. La troisième grande phase se situe dans la deuxième moitié du XIXe siècle, quand le serbe contemporain, après la grande réforme de Vuk Karadžić (1787-1864), remplace le slave-serbe (Mladenović 1989 : 75-82).

Vuk Karadžić, écrivain, philologue et réformateur de la langue serbe (il a introduit la langue populaire dans la langue écrite), a aussi été traducteur. Pour sa traduction du Nouveau Testament (1847), la deuxième partie de la Bible, il a consulté plus de dix traductions dans plusieurs langues européennes. Son disciple, Đura Daničić (1825-1882) a traduit la première partie de la Bible, l’Ancien Testament (1866). En conclusion, il faut signaler qu’à part ces retraductions de la Bible, les retraductions des textes sacrés sont très rares ; la plupart des traductions de textes sacrés faites par Saint Sava et ses disciples n'ont jamais été retraduites. Il faut signaler aussi que la langue officielle de l’Église Orthodoxe Serbe reste le russe-slave, appelée aussi slave ecclésiastique.

Nous avons vu que la première traduction intégrale de la Bible fut publiée en vieux slave au IXe siècle. Nous avons vu aussi que, dans la première moitié du XIXe siècle, plus exactement en 1831, fut publiée à Buda la traduction du Nouveau Testament et de l’Ancien Testament en dialecte chtokavien dans la variante ikavienne.[4] Cette traduction a été effectuée par Matija Petar Katančić (1750-1825), clerc et philologue. Aujourd’hui, elle est considérée comme la première traduction de la Bible chez les Croates.

La traduction et la société

1.3.4. Qui sont les commanditaires ? Les destinataires ?

Seuls des clercs et quelques seigneurs ont lu toutes ces traductions écrites en serbe-slave, ensuite en russe-slave, tandis que pour la plupart des Serbes elles étaient incompréhensibles. Après la réforme de la langue serbe, un grand nombre de gens en Serbie (en Croatie et en Bosnie aussi) avait la possibilité de lire les traductions de la Bible (celles de Vuk Karadžić et de son disciple Đura Daničić). Le seul destinataire était donc le peuple.

C'était à peu près la même situation chez les Croates et les Bosniaques.

1.3.5. Diffusion des traductions (mode de reproduction, ampleur de la diffusion) ?

La diffusion des traductions était assez restreinte. Durant tout le moyen âge jusqu’à la grande réforme de la langue, c’est-à-dire jusqu’au milieu du XIXe siècle, la plupart des gens ne savaient ni lire ni écrire. Par conséquent, seuls des clercs et des seigneurs lisaient les traductions des textes religieux. Hormis le serbe-slave, et ensuite le russe-slave, ces lettrés savaient le grec et le latin, et ils lisaient souvent les textes originaux.

1.3.6. Réception critique éventuelle, débats suscités par les traductions ?

La réception critique et les débats suscités par les traductions des textes sacrés n’